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Coup de coeur numéro 5 : "Le magasin du bonheur", d'Alice Babin

Ci-dessous, la cinquième des six nouvelles finalistes de notre concours sur le thème "Heureux"

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Lee traverse son quartier habituel à grands pas dégoûtés. Ah, si seulement il avait de l’argent ! Il pourrait quitter son petit appartement sinistre, s’éloigner de la ville et – pourquoi pas ? – vivre à la campagne, dans l’un de ces endroits déserts et verts. Ici, c’est le gris qui domine : du gris anthracite des entrepôts en tôle au gris souris des trottoirs parsemés de chewing-gums écrasés et de mégots tordus.


Il faut bien vivre cependant, et Lee se rend à la boulangerie pour acheter sa baguette quotidienne. Il pousse la porte à la vitre opaque que plus personne ne prend la peine de nettoyer. Trois individus attendent devant le comptoir couvert de miettes et de tâches. Il ne salue personne et personne ne le salue. « Bonjour » ? ... À quoi bon ? Comment voulez-vous que la journée soit bonne dans un quartier pareil ?

- Comme d’habitude, je suppose ? demande la vendeuse à Lee lorsque son tour est arrivé. Il hoche la tête mais, comme la jeune femme ne le regarde pas, le dos déjà tourné, il est obligé d’employer le langage articulé :

- Oui, une baguette pas trop cuite.

Elle attrape le pain sur l’étagère. Lee dépose l’argent sur le comptoir sans qu’elle n’ait besoin d’annoncer le prix : il n’a pas changé depuis hier. La vendeuse range les pièces dans son tiroir-caisse et Lee quitte la boutique sans un mot. C’est tous les jours la même scène qui se joue, comme entre deux acteurs blasés. Ah, si seulement le décor était joli ! Alors là, on pourrait se réjouir ; on pourrait se sourire ; on aurait les joues rouges comme les rideaux des luxueux théâtres ...


Sa baguette sous le bras, Lee rentre chez lui. Les odeurs de poubelles et de poussière l’empêchent d’humer celle du pain tout chaud. Soudain, entre deux murs couverts de vilains tags tracés vites faits et en catimini à la bombe de peinture noire, il repère un rectangle de couleur : un cadre rose bonbon délimite une devanture flambant neuve, étalant sa fraîcheur dans la rue blême.

- « L’antre-soie, magasin du bonheur », déchiffre Lee sur l’enseigne brillante. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Cette boutique n’était pas là hier ; j’en suis certain. Serait-ce qu’elle a poussé pendant la nuit ?


En dépit de ses grognements, il se sent attiré par le nouveau magasin, qui lui donne l’impression d’une fleur jaune citron poussant, audacieuse et éclatante au milieu d’une décharge publique. Il pousse la porte d’entrée qui se met à carillonner gaiement. À première vue, l’endroit semble désert, mais des parfums de fruits et de forêt émanent d’un peu partout. Lee circule dans les rayons colorés.

- « Barils de bonheur », « tubes de joie », « sachets de bien-être », « satisfaction en barres » ...lit-il sur les étiquettes pastel.

- Bien le bonjour, monsieur ! l’interpelle une voix chaleureuse dans son dos. Je peux vous aider ?

Lee se retourne et découvre une vieille dame au visage doré, qu’encadrent des cheveux roux comme une crinière féline.

Lee tend son index gauche vers la première étiquette qui lui tombe sous le doigt :

- Sérieusement ? lâche-t-il en désignant des « boîtes à contentement ».

La mamie à tête de lion répond avec un grand sourire :

- Y a-t-il affaire plus sérieuse que le bonheur des gens ?

« Elle se fout de moi... » songe l’homme un instant, en serrant un peu plus sa baguette dont la croûte se met à craquer sous son bras. C’est alors qu’il la sent, la bonne odeur du pain frais. Cela lui fait comme des effluves chauds qui pénètrent délicieusement ses narines.

- Vous voyez ? reprend la vieille dame. Vous êtes au bon endroit.

Lee écarquille les yeux et contemple un peu mieux les piles de barils, les rangées de tubes, les amas de sachets et les barres soigneusement alignées.

- Les prix ne sont pas indiqués...remarque-t-il.

- Ah, mais c’est qu’ici, il n’est pas question d’argent ! s’exclame joyeusement la vieille dame.

- Alors...tout est gratuit ? demande Lee en haussant les sourcils.

- Non.

Un silence s’installe. L’homme dévisage la propriétaire comme si elle était folle.

- Si l’on ne paye pas et que ce n’est pas gratuit, comment fonctionne la transaction ? demande- t-il avec ironie.

- Je n’ai jamais dit que l’on ne payait pas, répond la vieille dame. Prenons un exemple, ce sera plus clair pour vous : quel produit vous intéresserait ?

Le regard de Lee balaye à nouveau la boutique.

- Eh bien...je ne sais pas...Ce tube de joie, admettons ?

La propriétaire de « l’antre-soie » jette un bref coup d’œil sur le récipient translucide.

- Cela vous coûtera le nettoyage du trottoir devant chez vous, dit-elle.

La voix est bienveillante et posée, mais ferme, aussi. On sent que le tarif n’est pas négociable. Lee éclate de rire :

- Et qu’est-ce qui m’empêche de partir avec ce « tube de joie » et de NE PAS nettoyer devant chez moi ?

La dame plisse les yeux :

- Dites-moi cher monsieur...que venez-vous de faire à l’instant ?

Lee hausse les épaules.

- Eh bien... J’ai posé une question.

- Non, rétorque la vieille dame. Juste avant.

L’homme ouvre la bouche, la referme, puis la rouvre pour parler :

- J’ai... ri, admet-il.

- Exactement. Alors, vous le prenez ce tube ?

- Euh... Oui, bien sûr.

La femme à la crinière lui place délicatement l’objet entre les doigts. Lee le glisse dans la poche de sa veste et retourne chez lui. Du placard de la cuisine, il sort un balai en paille comme il sortirait sa carte bleue du portefeuille.

- Après tout, j’ai toujours été honnête, se dit-il en commençant à frotter le trottoir devant son appartement.

Des nuages de poussière beige s’envolent dans l’air d’avril. « C’est le printemps », songe Lee. À cette idée, sans trop savoir pourquoi, il se met à balayer avec davantage de motivation. Il recule pour observer son travail : le bitume paraît plus clair que celui des trottoirs d’à côté mais de multiples taches grisâtres maculent encore l’endroit. Alors, Lee va chercher un cutter et entreprend de décoller les chewing-gums écrasés, un à un, qu’il fourre dans un petit sac en plastique. À chaque morceau récupéré, il se sent un plus léger, comme si c’était son cœur que la lame récurait.


Le lendemain, quand Lee part acheter sa baguette ; il aperçoit un peu de ciel bleu entre les bouffées de pollution grises, ainsi que des touffes d’herbe têtue dans les caniveaux craquelés. Une quinquagénaire balaye devant sa porte, l’air radieux.

Lee dit bonjour à la boulangère qui lève vers lui un regard étonné. « Tiens, elle a les yeux verts, songe Lee. Verts comme l’océan près des rochers, là où l’eau n’est pas profonde. »

Au retour, il passe devant « l’antre-soie », le magasin du bonheur. La devanture lui semble un tout petit peu moins large que la veille, et son cadre rose un peu moins vif.

- Pfff... illusion... souffle Lee pour lui-même, en pénétrant dans la boutique.

Aujourd’hui, quatre ou cinq autres clients déambulent dans les rayons. La mamie rousse passe de l’un à l’autre en trottinant. Lee choisit un grand baril de bonheur.

- Qu’est-ce que je vous dois ? demande-t-il à la propriétaire.

- À moi, rien, répond la vieille dame. En revanche, un grand baril comme celui-ci, c’est un mur du quartier à repeindre et deux personnes à embrasser.

- Vous plaisantez ?

- Est-ce que j’en ai l’air ? Toutefois, si cela vous parait trop cher, vous pouvez toujours opter pour un baril de bonheur de plus petite taille...

- Non, non, non ! rougit Lee. Je vais payer !

Il part en portant son gros contenant de bonheur dans ses bras, serré contre son cœur. Sur le chemin, il croise un jeune adulte occupé à ramasser des crottes de chiens, un vieillard qui plante des fleurs dans la jardinière municipale et un enfant poussant un fauteuil roulant en racontant des blagues.

Lee n’a que quelques mètres à parcourir pour trouver un mur sale près de chez lui. Il recouvre les tags avec de la peinture beige, à coups de rouleau. Tout près, la voisine fait la même chose en fredonnant une chanson entraînante. Lorsque le mur est entièrement repeint, tout scintillant de peinture fraîche, Lee et la femme se regardent.

- On s’embrasse pour fêter cela ? ose-t-il demander.

La voisine tend sa joue rose et Lee y dépose délicatement les lèvres. « Encore un baiser à donner ! » songe-t-il. Mais il pourrait lui en rester trois, quatre ou mille, cela lui est bien égal...

Il prend une douche puis retourne à la boulangerie.

- Comme d’habitude, je suppose ? demande la vendeuse aux yeux verts.

- Non, merci. J’ai déjà acheté ma baguette ce matin, répond Lee en souriant. Mais j’achèterais volontiers une tarte aux fraises... si vous acceptiez de la partager avec moi.

Elle arrondit les yeux, fondante comme le chocolat des petits pains qu’elle vend, balbutie :

- Cela tombe bien... Il est 18 heures... J’allais justement fermer le magasin.

Alors, ils partent tous les deux, bras dessus bras dessous. L’air beige du quartier est une crème pour leur cœur. Tandis qu’ils marchent ainsi, nouvellement amoureux et le visage tout ravi, ils passent devant l’endroit où se trouvait « l’antre-soie » : la devanture et sa bordure rose ont complètement disparu. Il ne reste qu’un mur plein, sur lequel grimpe du lierre en pagaille, du lierre vert comme les yeux de la boulangère.

- Pourtant, c’était bien ici... j’en suis sûr... bredouille Lee.

C’est alors que le couple enlacé croise une mamie toute dorée, sa crinière rousse éclatante de soleil. Elle leur fait un clin d’œil puis s’éloigne à pas menus, sur le trottoir lumineux.


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