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Lauréat du concours de nouvelles : "La chevelure de Clarisse", de Mireille Lafitte

Et pour finir, nous avons le plaisir de vous présenter la nouvelle lauréate de notre concours sur le thème "Heureux". Mireille Lafitte remporte le prix de 300 euros pour son texte d'une grande sensibilité :


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Paul Vacher a pris la boîte de chocolats que sa fille vient de lui apporter. Comme chaque année depuis huit ans, à Noël, il a droit à un assortiment de pralinés, ceux qu’il aime. Elle a bien sûr choisi le plus grand format du magasin, il en aura pour un moment, à raison de deux bonbons par jour. Rien de nouveau cette année encore. De toute façon, il n’y a jamais eu grand-chose de nouveau dans la vie de Paul Vacher. Surtout depuis qu’il est à la retraite. Cinq ans. Déjà. Son pavillon, situé sur les hauteurs de Montreuil, est devenu trop grand depuis longtemps. Depuis que ses trois enfants sont partis. Depuis aussi que sa femme est morte. Quinze ans. Déjà. On ne le dirait pas, mais le temps finit par passer, malgré tout. Tous les ans, donc, sa fille lui porte une boîte de chocolats pralinés pour Noël. Avec une reproduction de peinture célèbre sur le couvercle. Il les collectionne : il les découpe, les encadre, les accroche dans sa salle à manger. Il fait des puzzles aussi. Quand il les a finis, il les colle sur une planche taillée aux bonnes dimensions et il les met au mur. Tout ça, c’est en souvenir : Paul Vacher était gardien de musée. Cette année, sur la couverture de la boîte, la Leçon de danse, de Degas. « Tu ne l’avais pas, celle-là, au moins ? », demande sa fille. Comme si elle ne le savait pas ! Ou peut-être bien qu’elle achète au hasard, sans voir ce qu’il y a sur le couvercle, parce qu’au fond, elle s’en fiche pas mal. Non, elle a demandé ça comme ça. Pour dire quelque chose. Parce qu’elle n’a rien à dire. « Non, je ne l’avais pas. Pourtant, ce n’est pas faute d’être célèbre ! » Sa réponse lui paraît idiote. Un silence. Le père et la fille n’ont pas grand-chose de plus à se dire. Pas plus aujourd’hui qu’hier ou que l’année dernière. De toute façon, Paul Vacher est plutôt taiseux. Cela vient sans doute des heures qu’il a passées assis sur une chaise, transparent, à surveiller les salles du musée. Parfois, il lui arrivait de donner le renseignement qu’on lui demandait, un visiteur perdu, la plupart du temps. Mais on ne peut pas parler de conversations ! Depuis longtemps, sa vie n’est qu’un long silence.

Pourtant, aujourd’hui, il a envie de parler. « Il y a eu une rétrospective Degas au musée. Qui a duré trois mois. Te dire la date exacte, je ne pourrais pas, ça doit être dans mes cartons, là-haut, tu sais que j’ai tout gardé ! - Je sais, oui ! Tu pourrais peut-être t’en débarrasser, maintenant, non ? - Rien ne presse, si ? Attendez donc que je sois mort pour faire le ménage ! - Mais qu’est-ce que tu vas garder, papa ! Tu ne vas pas me dire que tu t’intéresses encore à toute cette paperasse entassée au grenier ! Tu la lis des fois ?

- Ça m’arrive. - Ah bon ! » Un autre silence. Paul Vacher ouvre la boîte, prend un chocolat, en offre un à sa fille.

« C’est pour toi, papa ! - Ne fais pas de manières, j’en aurai bien assez ! » Il referme la boîte, s’attarde sur le couvercle. « C’était la rétrospective Degas et le nu, ou Le nu chez Degas, je ne sais plus au juste. Bref ! Comme je t’ai dit, l’exposition a duré trois mois. Et le premier jour, je vois arriver une jeune fille qui pousse une femme assise sur un fauteuil roulant. Très vieille, cette femme. Toute ratatinée dans son fauteuil, ridée, tu ne peux pas imaginer à quel point ! Mais, malgré tout, bon pied bon œil, comme on dit, enfin, c’est l’impression qu’elle donnait. J’ai su plus tard qu’elle avait presque cent ans et qu’elle avait toute sa tête. Donc, la jeune fille entre dans la salle que je surveillais, elle se dirige sans hésiter vers une toile précise : une femme nue, de dos, assise sur le rebord d’une baignoire, en train de se sécher la tête avec une serviette ; un corps jeune, magnifique, une chevelure rousse, longue, épaisse, de toute beauté ! Elle installe la vieille devant cette toile, se penche sur elle, lui dit quelque chose que je n’ai pas entendu, l’embrasse et quitte la salle. Eh bien tu me croiras si tu veux, mais la vieille est restée là, de deux heures à quatre heures de l’après-midi, à contempler ce portrait ! A un moment donné, j’ai cru qu’elle dormait, mais non ! Elle regardait toujours et parlait à voix basse. - Tu comprenais ce qu’elle disait ? - Non, je n’étais pas assez près. Mais je me suis un peu rapproché pour lui demander si elle n’avait besoin de rien : elle n’a pas répondu. - Elle était peut-être sourde ? Ou dingue ? - Non, non, elle a levé une main, qu’elle a remuée, comme ça, pour me faire signe que non, elle n’avait besoin de rien. Je me suis quand même penché un peu, pour voir sa figure : elle recommençait à parler toute seule. Mais je suis sûr qu’elle n’était pas folle et j’aurais bien voulu savoir ce qu’elle disait ! Elle avait l’air de tenir une conversation avec quelqu’un. Et elle est restée comme ça jusqu’à ce que la jeune vienne la chercher ! - La même ? - La même. - Et tu ne lui as pas demandé qui elles étaient ? - Je ne vois pas au nom de quoi je le lui aurais demandé ! Ce n’est que plus tard, quand je l’ai revue, qu’elle me l’a dit. Et encore, c’est par hasard ! Mais elle m’a intrigué, cette femme, tu peux me croire ! Quand tu penses qu’elle est venue tous les mercredis, tous les samedis et tous les dimanches, de quatorze heures à seize heures, pendant trois mois ! - Et tu ne lui as jamais parlé ? Tu n’as jamais demandé à la jeune pourquoi elle venait, comme ça, toutes les semaines ? - Non. Après tout, chacun est libre ! - Et elle ne regardait pas les autres tableaux ? - Non. Que cette jeune femme sortant du bain. Et j’ai su pourquoi, après. Mais vraiment par hasard, comme je te l’ai dit. »

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« J’étais dans le bus, après le boulot, et j’ai vu monter la jeune, pas loin de la Concorde. Elle s’est assise à côté de moi. Et tu me connais, je ne suis pas le genre à parler, comme ça, de but en blanc, surtout à quelqu’un que je ne connais pas. Mais là, ça a été plus fort que moi : il a fallu que je sache ! Et je lui ai parlé. « Bonjour, mademoiselle, vous ne me reconnaissez pas ?

- N ... on... Je devrais ? - Je suis surveillant au musée d’Orsay. - Ah ? Excusez-moi mais... - C’est vrai que nous n’avons pas l’habitude qu’on nous remarque, nous autres, surveillants... Les gens ne sont pas là pour nous, pas vrai ? ... Et puis, avec l’uniforme, nous nous ressemblons tous : nous sommes quasiment transparents ... - Non, c’est que... enfin... il y avait... - La dame dans le fauteuil ? - Oui. C’était mon arrière-grand-mère. Vous savez qu’elle allait fêter ses cent ans, le mois prochain ? Elle est morte il y a quinze jours. - Oh ! je suis désolé ! ...Vous aviez l’air très proches, toutes les deux, je me trompe ?

- Non. Je l’aimais beaucoup. Elle me manque !

- Je peux vous demander quelque chose ? - Oui, bien sûr. - Pourquoi est-elle venue aussi souvent voir les Degas ? - Le Degas, vous voulez dire ! - Le Degas, oui, c’est juste. Ça m’a intrigué, vous savez, mais je n’ai jamais osé vous parler avant aujourd’hui! - Je comprends. Elle regardait ce tableau, et uniquement celui-là, parce que cette « femme nue s’essuyant la nuque après le bain », c’est elle !

- Votre ? ... - Mon arrière-grand-mère, oui. Elle s’appelait Clarisse, comme moi. Elle avait quinze ans quand Degas lui a demandé de poser pour lui. Inutile de vous parler des réticences de ses parents ! C’était une jeune fille de bonne famille, ses parents étaient tous les deux professeurs à l’opéra, sa mère enseignait le chant et son père la danse, comme celui qu’on voit sur le tableau des danseuses, de Degas. Et quelquefois, Clarisse venait les attendre. C’est là que le peintre, qui connaissait un peu ses parents, l’a rencontrée. Elle avait des cheveux magnifiques, c’est sans doute cela qui l’a attiré. - Vous avez les mêmes, mademoiselle. - Pas tout à fait : les miens sont d’un blond vénitien, exactement.

- Ils sont très beaux, mais, si je puis me permettre, ce serait mieux si vous ne les attachiez pas... - Pour ressembler au modèle ? » Il sourit doucement. « Finalement, les parents de Clarisse ont accepté, puisque la toile est là ? - Oui, ils se sont laissés convaincre parce qu’ils étaient artistes et comprenaient qu’il s’agissait d’art, mais sa mère a posé une condition : elle assisterait à toutes les séances de pose, et Clarisse resterait habillée jusqu’au dernier moment. Elle riait tellement quand elle me le racontait ! Quand elle a appris qu’il allait y avoir une rétrospective sur le nu de Degas, elle m’a demandé de l’emmener au musée et de la laisser seule devant sa toile. Elle était déjà très fatiguée mais sa demande ressemblait à une dernière volonté, alors je l’ai exaucée : je savais que je lui faisais plaisir. Mais avant de mourir ... - Oui ? - Elle s’est mise à pleurer, ce que je ne l’avais jamais vue faire ! « J’ai eu un si beau corps, ma chérie ! De si beaux cheveux ! Personne ne devrait devenir aussi vieux et aussi abîmé. Ne laisse pas le temps avoir raison de toi, chérie ! » Je l’aimais tant ! ... - Quand elle regardait le tableau, on aurait dit qu’elle parlait à quelqu’un... - Elle récitait un poème de Baudelaire, qu’elle adorait : A une mendiante rousse. - A une mendiante rousse ? - Oui. Excusez-moi : c’est là que je descends. Au revoir, monsieur. - Au revoir, mademoiselle, et merci ! Venez me voir, de temps en temps, au musée. »

***

« Elle est venue ? - Non. Mais je ne sais pas si elle m’a entendue quand j’ai dit ça : elle était déjà sur le trottoir. Par contre, j’ai acheté Les Fleurs du Mal, de Baudelaire, et j’y ai trouvé A une mendiante rousse. » Et sa fille, éberluée, l’entend réciter les derniers vers du poème : « Va donc ! sans autre ornement, / Parfum, perles, diamant, / Que ta maigre nudité, / Ô ma beauté ! »


Ce que Paul Vacher ne dit pas à sa fille, c’est qu’au moment où il a regardé par la fenêtre du bus, la jeune fille s’est retournée, lui a fait un petit signe de la main en souriant et a défait le lien qui retenait ses longs cheveux : dans le soleil couchant, ils ont brillé comme de l’or. Non, ce tableau, il le garde pour lui.


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